Portfolio de Jean-Pierre Lyonnet



Jean-Pierre Lyonnet, historien amateur, est passionné par l'architecture d'avant-guerre, notamment par Guimard qu'il a découvert en 1969, collectant documents et témoignages sur celui qu'il considère comme le premier des architectes modernes et le dernier des classiques. Il est passionné aussi par un autre grand maître : Robert Mallet-Stevens. 
Jean-Pierre Lyonnet est l'auteur aux éditions Alternatives, avec Christine Desmoulin, de Villas modernes, Banlieue Ouest, 1900-1939, paru en 1997.


Ses ouvrages :
- Guimard perdu
- Mallet-Stevens, architecte
- Villas modernes
Les propylées de Paris



Ci-dessus : Jean-Pierre Lyonnet, avec un des badges des Amis de la Villa Cavrois, lors de l'inauguration de celle-ci le vendredi 12 juin 2015


La Villa Cavrois à Croix

© Œuvres protégées par un copyright














Robert Mallet-Stevens (1886-1945) est une étoile filante qui n’a scintillé qu’une quinzaine d’années. Une bagatelle si on le compare à Charles-Edouard Jeanneret, dit « Le Corbusier », son encombrant confrère dont l’activité s’inscrit sur près de soixante ans, le long d’un itinéraire riche d’un renouvellement permanent, embrassant successivement l’art nouveau régionaliste, le cubisme scientifique et le brutalisme aride, le tout solidement étayé par une campagne publicitaire hors du commun. 

Face à ce démiurge, Mallet-Stevens s’est contenté, si l’on peut dire, d’assembler des cubes en un savant jeu de construction, où la volumétrie radicale conjugue élégance et rationalité. La villa Cavrois fut son ultime projet domestique, genre qui avait fait de lui, avec une petite douzaine de réalisations, l’un des paradigmes de l’art moderne de l’entre-deux-guerres. Privé des mécènes qui firent sa gloire – pour cause d’épargne forcée – la suite de sa carrière fut moins pérenne, son nom n’étant plus associé qu’à des aménagements de boutiques de luxe et à quelques pavillons pour expositions internationales et foires commerciales. Cela n’enlève rien à leurs qualités architecturales.


Le choix géographique ne fut pas de son fait et il faut féliciter Monsieur Paul Cavrois, le maître d’ouvrage, d’avoir bâti sa maison près de son lieu de travail et non dans les pins de Knokke-le-Zoute ou au milieu des cyprès du cap d’Antibes, comme c’était la coutume en ces temps anciens. L’architecture moderne de la première moitié du XXe siècle s’affiche rarement en province. Pour autant, l’agglomération lilloise possède au moins deux de ses modèles fracassants – l’autre étant la maison Coilliot (Hector Guimard architecte, 1898). Deux, certes, c’est peu, mais c’est bien plus que dans la plupart des grandes métropoles françaises, la région parisienne exceptée.

Contrairement à l’usage, la Cavrois n’a pas de prénom, les Heures Claires, le pseudonyme de la villa Savoye, n’a jamais réussi à s’imposer. On dit la Savoye ou la Cavrois, comme on dit la Callas ou la Tebaldi. Si l’on en croit le prospectus publié par l’auteur en 1934, la Cavrois n’est pas une « villa ». C’est une « demeure ». La villégiature s’y est introduite par effraction, à l’occasion d’un glissement sémantique sans gravité pour sa réputation.

La comparaison avec la figure corbuséenne s’impose d’elle-même : la villa Savoye était à peine achevée au moment où Mallet-Stevens projetait la villa Cavrois.
Si la première citée arbore un coefficient intellectuel supérieur à la moyenne, la seconde ne démérite pas et revendique son statut de maison sentimentale. La dernière, sans doute, avant la dogmatique « charte d’Athènes », à laquelle elle ne participe en rien. La villa Savoye fut conçue à l’aide d’un bréviaire fameux – les cinq points d’une architecture nouvelle – qui avait tout prévu pour une vie meilleure ici-bas, sauf les infiltrations d’eau à répétition. Pour sa part, la villa Cavrois fut pensée autour d’une plaquette de brique – le modèle le plus courant (22 x 5,5 x 2,5), sur les 26 produites à cette occasion, servit d’unité de mesure pour le dessin d’ensemble de la construction. A la machine à habiter suggérée par les cousins Jeanneret, Mallet-Stevens préféra une habitation garnie de machines : ascenseurs, fenêtres à guillotine, portes à coulisse, pendule et téléphone dans toutes les pièces, comme dans un palace... ou une clinique, selon les points de vue. C’est d’ ailleurs ce manque d’identité historique – la référence étant la propriété bourgeoise confortable – qui lui attira les quolibets de ses détracteurs.

Les métaphores, plus ou moins agréables, utilisées à son endroit, témoignent de la difficulté à s’intégrer dans un paysage classique : château, paquebot, aérogare, usine, péril jaune, pot de moutarde. La suite est inconvenante.

Si l’influence du palais Stoclet, à Bruxelles (Josef Hoffmann, architecte, 1911) est évidente – le jeune Mallet-Stevens y traîna ses guêtres – le choix de la couleur vient d’un peu plus haut encore : d’Hilversum, au Pays-Bas, où Willem Dudok en fit une grande consommation dans ses diverses constructions. A moins que la brique jaune (Mallet-Stevens parlait plus volontiers de ton « beige ») ne soit là que pour conjurer les lumières graves d’un ciel flamand qui peine à projeter sur les murs les ombres décidées chères à Claude-Nicolas Ledoux. L’éclat provient de la maison elle-même, éblouissante démonstration dont le quartier ne peut que se féliciter.

A Croix, on est loin du phalanstère chic et mondain, voulu par les Noailles à Hyères, ou envisagé par Paul Poiret à Mezy. Ici, rien d’autre que la famille, nombreuse, il est vrai. Et pas d’autres loisirs que le croquet, le tennis ou la natation, pour les moins frileux. De l’avis même de l’un de ses jeunes occupants, rencontré peu après que la famille a déserté l’endroit, les dimanches y étaient longs et ennuyeux. Chez les Savoye, on a toujours l’œil sur quelqu’un, chez les Cavrois, on peut déambuler trois jours durant sans jamais croiser personne.

L’architecture moderne, lorsqu’elle est délaissée, n’inspire pas la compassion. Les trois chefs-d’œuvre de Mallet-Stevens, à Hyères, à Mézy et à Croix, sont tous passés par un stade de déliquescence avancée. Au comble de la faillite, Paul Poiret se plaignait de posséder « les seules ruines modernes qui existent », les villas Cavrois et Savoye, elles, n’ont pas été de belles ruines. Elles n’ont de l’intelligence et de la beauté que flambant neuves, exemptées du romantisme qu’offrent les abbayes cisterciennes effondrées. D’ailleurs, à peine achevée, la « demeure » avait déjà des allures de musée. Une vocation précoce due à son auteur, lui-même « muséifié », à 45 ans, en donnant son nom à une rue de Paris. Seul Victor Hugo avait réussi un pareil coup de son vivant.

Après un long parcours bureaucratique, la sauvegarde de la villa Cavrois, ardemment soutenue par une association locale, est arrivée à terme et sa restauration est enfin achevée. Parions que les dimanches y seront plus animés qu’autrefois.

La rue Mallet-Stevens à Paris









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